Mikail Koçak & Thierry Grootaers

SAFE SPACE

Depuis presqu’un an, Mikail Koçak (°1989) et Thierry Grootaers (°1974) préparent une collaboration artistique. Si leurs pratiques esthétiques semblent éloignées l’une de l’autre (l’un pour des installations aux composantes variées, le second pour sa peinture et ses sculptures), des thématiques communes traversent leurs grammaires plastiques et leurs univers artistiques. 

Leurs manières d’intégrer des souvenirs et des expériences personnelles et générationnelles dans leurs créations se rencontrent, des éléments domestiques se mélangent ; le paysage témoin de mutations modernes et de replis intérieurs ; la maison comme frontière protectrice ; la frontière comme cadre de référence familial, social et culturel depuis lequel on regarde l’Autre.

De ces réflexions, naît une exposition-boîte livrée à deux « clef sur porte », une manière de créer en duo sans assimilation ni fusion des individualités.

Une scénographie-scénario sans méthode, avec fous-rires et confrontations de récits se met en place. On parle mutation et construction. Dans l’ancien appartement transformé en espace d’exposition, une maison préfabriquée se construit. Les artistes-artisans insèrent leur propre structure de murs de bois dans le salon et placent de la moquette dans la chambre. Les artistes-architectes pensent l’espace en termes esthétiques et fonctionnels. Au four et au moulin, on façonne un intérieur à base de doutes malicieux, de poésies et d’une dose astucieuse d’absurdité. 

« Safe space », ou « espace sécurisé » ou encore « zone neutre » en français, est une expression qui désigne plusieurs réalités, expériences, espaces et idées au fil du temps. D’abord lieu de réunions inventés par les marginalisés pour penser leur force d’autonomisation (empowerment), il devient ensuite espace sécurisé dans les universités (USA) pour protéger les minorités (sexuelles). Par extension, les espaces immatériels de discussions sur internet (forums, chats) semblent tout rendre visible, même la marge, mais cloisonnent aussi le monde. Safe space devient un espace de replis face à des opinions qui diffèrent des siens : faux débats télévisés sans conflits, espace virtuel sécuritaire où les idées toutes faites évitent la remise en question. 

L’environnement privé comme protection positive douillette à son image ou comme isolement sécuritaire ? Les deux plasticiens proposent de regarder le monde depuis leur abri, avec la sensation binaire et confuse d’être protégé d’un réel fictif, à moins que la vision ne soit biaisée par l’expérience du lieu.

Anna Ozanne

Thierry Grootaers (°1974, Bilzen-BE, vit et travaille à Liège), enseignant en peinture à l’ESAVL, représenté par GNF Gallery (Bruxelles-BE).

« Un tracé vigoureux pour croquer les postures sociales à l’ère du zapping culturel, de l’entertainement à tout prix, de la communication creuse, du paraître pour rien et des grandes solitudes post - industrielles et ultra-modernes. Thierry Grootaers, qui vit quelque part dans la campagne belge, revendique cette ruralité et entretient un rapport critique, distant et rêveur, avec notre moderne urbanité, ses agitations, ses pompes et ses leurres. […] Frère de toute une génération de nouveaux dessinateurs de par le monde, qui entreprennent, en phagocytant les images de la vie moderne, de les assimiler, de les réexaminer au fond, et de les remodeler pour une autre vision des choses. Pas visionnaires cependant, ni illustrateurs, ni littérateurs engagés pour telle ou telle cause… Non, il s’agit plutôt pour eux d’inventer une autre syntaxe plastique, un nouveau geste, une nouvelle écriture, pour mieux rendre compte, pour mieux re-présenter par une mise en forme appropriée pour un vrai regard sur notre contemporanéité post -industrielle, sur le dérisoire de notre société de consommation, sur l’ultramoderne solitude des individus acteurs de ce grand carnaval très ensorien en effet ». 

Extrait de Martin Rey, Magasine Artension n°47, Mai-Juin 2009

Le potentiel à produire un discours réflexif par la peinture est exploité, dans une approche concrète des procédés manuels, sans recours à des systèmes existants. Cette immédiateté n'est pas sans rappeler le côté « do it yourself ! » de la culture punk. Intervenir, remuer l'équilibre du paysage ; tout changement demande un rythme nouveau pour une modification profonde des états. Pas de nostalgie postmoderniste, mais un travail de collage et de transformation à partir d'éléments spatiaux temporels de provenances hétéroclites. Dans son laboratoire, le peintre bricole, depuis un chaos apparent d'images, un espace de sens, expérimente des mises en rapport, des rencontres.

La physicalité de la peinture ne cherche pas à recharger les images du réel perdu, leur caractère préfabriqué se voit gonflé des possibles de la peinture. Le geste au dessin, avec l'intuition comme déclencheur du processus opératoire, digère les figures, transfert les signes en motifs. Ils ne représentent plus, ils incarnent les personnages d'une nouvelle réalité. L'exercice ne tend pas vers le descriptif ou le narratif, il concentre une puissance d'action. L'indépendance acquise par les protagonistes de la composition n'est pas reprise, les motifs existent avec parfois même un don d'ubiquité à travers les toiles, voyageant d'une scène et d'une réalité à l'autre.

Le projet de l'entreprise picturale s'expanse encore lorsque certains dessins se muent en sculptures. L'idée du portrait se profile, référence aux tableaux et images intimes dans nos intérieurs, le motif devient acteur mémorable de l'univers du peintre. Les frontières établies sont sondées, l'espace pictural gagne l'espace réel et le contamine.

Anna Ozanne

Issu en 1998 de l’Aca de liège, Thierry Grootaers a suivi les cours de peinture de Freddy Beunckens et  de dessin Jean Pierre Rensonnet.

Qu’on ne s’y trompe pas, si les résonances Broodthartiennes dans son nom nous chatouillent l’oreille, elles n’ont rien à voir avec l’approche artistique du grand Marcel. Thierry Grootaers n’a rien d’un conceptuel pur et dur. Le métier, lui, il connait. Il sait dessiner, il manie le pinceau et les couleurs sans complexe pour en extraire des compositions élaborées. L’effacement et l’ajout sont clairement revendiqués et font partie intégrante de son processus pictural. Son terrain de chasse privilégié c’est son quotidien, c’est là qu’il décline le mieux sa poétique. En bon chroniqueur de surface, il endosse l’habit de l’anthropologue pour mieux s’attarder à  décrypter, non sans humour, nos us et coutumes journaliers.

L’artiste habite Roclenge, un petit village de campagne proche de Liège, un véritable microcosme, centre du monde ou tout converge. Il suffit, m’avoue-t-il, de sortir de chez moi et de regarder les gens, j’aime voir comment ils se parlent, comment ils promènent leur chien, comment poussent, comme des champignons, les maisons clefs sur porte et leur architecture si particulière où il est possible d’imaginer les petits intérieurs proprets des gens qui y vivent…

Tous les jours, c’est comme un rituel, il consacre une partie de son temps archiver ses arpentages dans son journal intime. La peinture le dessin deviennent les supports de prédilection pour marquer ce territoire qu’il observe sans complaisance. Roclenge, c’est un peu Perpignan sur Meuse : le centre d’un monde en devenir…

Dans son travail, les jeux mise en relation fonctionnent tout aussi bien au niveau humain qu’au niveau des objets. De la télécommande au mobilier, en passant par la bagnole, pas de hiérarchie particulière au niveau des signes. Les visages, les silhouettes des personnages, repris de vieux magazines, sont traités dans sa palette chromatique comme les objets familiers qui les entourent. Des grands champs colorés qui ne s’animent qu’au niveau d’une ambiance ou d'une posture particulière.

L’ensemble fait penser à une mosaïque de couleurs qui nous plonge directement au cœur d’une réalité. Une constante, la posture dans l’attitude. Le geste banal, les stéréotypes véhiculés par l’humain sont bien mis en avant-scène. Au-delà du bien et du mal, le jeu de l’imposture n’est pas absent. Il fait aussi partie de notre monde, comme dans cette petite toile ou l’on reconnait un officier nazi tendant une main amicale à un petit enfant. L’uniforme du soldat est volontairement peint en bleu, une manière singulière en brouillant les pistes.

Lino Polegato

Un tracé vigoureux pour croquer les postures sociales à l’ère du zapping culturel, de l’«entertainement» à tout prix, de la communication creuse, du paraître pour rien et des grandes solitudes post - industrielles et ultra-modernes.

Thierry Grootaers, qui vit quelque part dans la campagne belge, revendique cette ruralité et entretient un  rapport critique, distant  et rêveur, avec notre moderne urbanité, ses agitations, ses pompes et ses leurres. Il se sent en fraternité avec aussi bien James Ensor que Neo Rauch,

Peintre allemand, chef de file d’une certaine figuration actuelle, très «déroutante» également et à la recherche de voies inédites pour une picturalité de bon aloi.

Frère aussi de toute une génération de nouveaux dessinateurs de par le monde, qui entreprennent, en phagocytant  les images de la vie moderne, de les assimiler, de les réexaminer au fond, et de les remodeler pour une autre vision des choses. Pas «visionnaires» cependant, ni illustrateurs, ni littérateurs engagés pour telle ou telle cause… Non, il s’agit plutôt pour eux  d’inventer une autre syntaxe plastique, un nouveau geste, une nouvelle écriture, pour mieux rendre compte, pour mieux re-présenter par une mise en forme appropriée pour un vrai regard sur  notre  contemporanéité post -industrielle, sur le dérisoire de notre société de consommation, sur «l’ultramoderne solitude» des individus acteurs de ce grand carnaval très «ensorien» en effet.

Le tracé est donc très syncopé, ravageur-ravagé, elliptique, ludique, acrobatique… mais d’une exactitude, d’une  cohérence, d’une harmonie et d’un équilibre  évidents. Et c’est bien ce qui fait son charme délicat et mystérieux.

Martin Rey

Magasine Artension n°47    Mai Juin 2009

La curiosité est un très beau défaut

 

Muriel de Crayencour

 

Chez GNF Gallery, à Bruxelles, deux peintres belges qu'on a pu voir cet été à l'Orangerie de Bastogne. Charlotte Marchand et Thierry Grootaers exposent ensemble jusqu'au 19 octobre 2019

Le titre de l'exposition, Curiosity killed the cat, est une expression anglaise qui sous-entend que trop de curiosité est néfaste. La galeriste Nadine Féron dit : "Il existe cependant une autre manière de voir les choses: la curiosité comme force d'invention, comme élan à comprendre les choses qui se dérobe à nous, et à créer de nouveaux entendements." C'est à quoi s'attellent les deux artistes, pour qui la peinture est le lieu d'une exploration sans frein de la représentation des choses, de l'objet qui devient motif - à entendre aussi au sens figuré. Car la peinture est pour eux le motif, la raison d'une perpétuelle curiosité. Comment représente-t-on aujourd'hui  le réel et tous les éléments qui le compose. Emmanuel Van der Auwera nous a donné une  solution avec sa spectaculaire installation vidéo à voir actuellement au Botanique.

Thierry Grootaers (1974, Bilzen, Belgique) utilise un médium certes traditionnel, et pourtant, il nous montre lui aussi un monde sans dessus dessous, où les objets représentés viennent de contextes différents et se mêlent sur la toile en un ensemble ébouriffant. Voyez cette grande toile montrant une maquette ouverte de maison à deux étages. Est-ce une maison de poupées, une image d'architecte, une vraie maison ? Ou cette autre présentant un intérieur à moitié masqué d'un panneau ou d'un rideau gris, qui divise l'image en deux. Un personnage s'y abrite sous un abat-jour qui pourrait être un parasol. A droite, des cadres sur le mur, des œuvres dans l'œuvre, surplombant un fauteuil juste esquissé. Le sol est vert. Sommes-nous dans un jardin ou à l'intérieur ? Et ce personnage, est-il bien vivant ou juste une silhouette plate glissée sous le rideau ? Beaucoup de maisons dans les peintures de Grootaers. Formes reprises mais toutes différentes, parfois aussi petites qu'un nichoir pour oiseau, parfois structurant l'entièreté de la toile. Des intérieurs aussi. Et peu de personnages. Sur la cheminée de la galerie, deux silhouettes de femmes en carton découpé sont posées, hors des toiles, donc. 

Charlotte Marchand (1968, Toulon, France) file plus vers l'abstraction. Le jeu entre les différents plans est intense, parfois l'arrière-fond monte au créneau, parfois des motifs jetés d'une brosse vive relèguent à l'arrière de vaste aplats de couleur vive. Formes souples, arrondies, comme des lacs, se confrontant à d'autres strictement rectilignes. La couleur est chez Marchand le motif de la peinture. C'est elle qui guide la composition, en dehors de toute représentation du réel. Ce va-et-vient entre les différents plans fait comme une scène mouvante, celle d'un théâtre où les décors se chevauchent, s'inter pénètrent et font perdre au spectateur la notion d'espace et de ligne d'horizon. L'œil ne glisse pas sur une surface mais entre dans un labyrinthe où il fait bon se perdre.

Charlotte Marchand, Thierry Grootaers
The curiosity killed the cat
GNF Gallery
30 rue saint-Georges
1050 Bruxelles

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